Les îles bienheureuses - Une expédition sur les traces de Jørn Riel... - An Arvorig, la Bretagne vue autrement

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Les îles bienheureuses

Les îles bienheureuses


Les îles bienheureuses

En consultant la carte son nom nous apparu presque familier. Il n'y manquait qu'un " r " pour devenir Kemper qui signifie confluant en breton.

   Après avoir longé les hautes falaises brunes et rouges d'Ella Ø, nous avons quitté le Kempe Sund pour mettre les voiles sur l'Antarctic Sund. Le foehn nous poussa bien loin de l'île jusqu'à l'anse de Kirschdalen. Sous un soleil voilé nous accédions au plateau qui surplombe la vallée. Un vrai désert de caillasses, aride et sec où rien ne pousse, où rien ne semble vivre, pas même un saule rampant, de la mousse ou du lichen. Aucune carcasse de bœuf musqué à l'horizon, pas un oiseau dans le ciel plombé de cette journée d'été. Au cœur de ce no man's land austère où le silence impose sa loi comme seule règle établie depuis des millénaires, la où on ne l'attendait pas, la platitude du sol s'est tout à coup dérobée sous nos pieds pour laisser place à un canyon vertigineux. De chaque côté de la faille, fendue telle une lèvre meurtrie, s'étalait un amas de roches d'une variété infinie.

   On parle toujours d'abstraction en art, lorsqu'on désigne une composition où une réalisation qui ne représente pas le réel. Et pourtant en y regardant de plus près, cette abstraction reflète des formes et des structures qui existent bien dans la nature. En marchant le long du canyon de Kirschdalen, nous nous sommes arrêtés à multiples reprises devant des concrétions de pierres appelées formations octogonales. Dans cet univers chaotique et tellurique, nous fûmes surpris par la diversité des formes et des couleurs. Ici, une roche ovale recouverte de cratères alvéolés jaune et rose de Naples, sur un fond cadmium presque orangé. Là, un parallélépipède gris ardoise parcouru de plissements blanc-cassé. Un véritable drapé du Quattrocento.

   Plus loin, d'autres formes, éclatées, crevassées, striées, stratifiées, pigmentées, lisses, rugueuses, sillonnées, enrubannées, feutrées, griffées, qui feraient le bonheur d'un Tapiès ou d'un artiste contemporain matiériste. Les couleurs offrent aussi un très large panel de ce que le minéral peut produire de plus riche en fonction de la lumière. Des nuances de gris-jaune, gris-souris où gris de Payne côtoient des surfaces où les terres de Sienne et d'ombre brûlée se mêlent aux jaune indien et vert olive. Ailleurs, les rouges de Pouzolles comme des chairs sensuelles viennent réchauffer les jaunes acides des lichens et le blanc de Titane des quelques plaques de neige qui bordent le torrent. Sur les parois du canyon, certains pans de roches très sombres aux teintes métalliques presque noir d'ivoire semble avoir été modelés et incisés par les mains d'un sculpteur moderne, pour se marier à la couleur charbonneuse de la tourbe que vient égayer le rouge automnal des feuilles de saule rampant et le chatoiement violet des derniers épilobes de l'été finissant.

   Dans ce dédale chromatique, il n'est aucune couleur qui ne soit à sa place. Tout ici est harmonie et équilibre, luxe, calme et volupté. Mieux que dans une peinture divisionniste de Seurat ou Signac, appliquant les théories de la physique optique tirée de l'observation de la décomposition de la lumière, la nature nous donne la plus grande leçon qu'un peintre puisse recevoir. Comment alors ne pas penser à Paul Cézanne qui chercha sans cesse, de façon quasi obsessionnelle, sur le motif, à mettre en œuvre cette quête du réel et nous légua cet héritage artistique si précieux sans lequel l'art moderne n'aurait peut-être pas pris le chemin de la vérité.

   Après cette parenthèse où l'art se mêle à la nature, nous avons repris le cours de notre voyage au fil de l'eau. Destination Mestersvig, notre base de départ. Au rythme des pagaies nous nous sommes éclipsés doucement, croisant au large quelques îles bienheureuses et laissant derrière nous un peu d'écume et de rêve.

   Dans le Twin Otter, avion légendaire du pôle, qui nous ramène vers la vieille Europe, nous regardons défiler les montagnes et les immenses glaciers qui dégorgent dans les fjords. Passant au-dessus du seul village inuit de cette région, dont les maisons de bois multicolores nous apparaissent comme celles de nos trains électriques d'enfants, nous survolons ensuite le plus grand fjord du monde, le Scourisbi Sund, large de 70 km et recouvert d'énormes icebergs qui se jette dans la mer. En ce jour, le toit du monde a commencé à se parer de son grand manteau blanc. Dans un mois, l'automne, très court en cette région du globe, laissera la place à l'hiver, et la glace recouvrira les fjords où les ours du Nord descendront chasser le phoque et le morse sur la banquise.

   Nous sommes restés deux jours en Islande, terre de feu et d'eau, avant de partir pour la Suède, dernière étape et point d'orgue de notre expédition littéraire. Au bout de la route fumant la pipe qui ne le quitte jamais, nous savions qu'il nous attendait. Nous venions de parcourir 400 km sur ses traces, dans l'univers de ses livres et au cœur de sa vie aventureuse, et le grand écrivain danois Jørn Riel nous accueillait chez lui, parmi les siens.

   "Si vous ne nous connaissiez pas si bien, vous auriez tendance à penser que tout ceci n'est qu'un racontar"

Apsuma Sukanga / Photo Copyright Gérard Loucel

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Ajouté le 06/09/2002 à 23h21 Envoyer a un ami Imprimer
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