De temps à autre j'aime à me replonger dans mes racines solides comme du chiendent, celles qui tout là-bas à la pointe extrême ouest de l'Europe continentale, sempiternellement suppliciée par le Noroît, donnent aux enfants de Bretagne la force nécessaire pour aller de l'avant, dès la naissance et tout au long de leur vie. De l'autre côté de l'Océan, derrière l'horizon plombé, se cache l'Amérique. Alors le soir, tandis que la nature se livre à sa rituelle orgie, les Bretons pelotonnés au creux de leur lit rêvent de ces terres lointaines. A l'âge de dix ans je fis ma première grande expédition. Soixante-dix kilomètres aller-retour de route cahoteuse, six personnes entassées dans une Simca Ariane à trois rapports, c'était une expédition. Le petit port de Douarnenez – qui me parut immense – fut donc ma première destination exotique, par un soleil timide – qui me parut torride -, un beau jour de juillet mille neuf cent soixante-trois. Les venelles pavées dévalant vers les quais, le clapotis de l'eau contre la coque des sardiniers, les goélands railleurs postés sur les bittes d'amarrage à quelques mètres des pêcheurs jurant en breton, crachant un reste de chique sur les filets qu'ils ramandent à la main, les embruns, les effluves de gasoil, les femmes surnommées « Penn sardin » en raison de la forme de leur coiffe en tête de sardine (« Penn » signifie « tête » en breton), cette atmosphère unique comme un cliché instantané me dépaysèrent totalement. Ce soir-là j'orientai en m'endormant mes doux rêves vers le sud, vers une contrée où le Noroît s'appelle Eole et où le soleil rend superbe tout ce qu'il caresse. Au lycée je venais de commencer l'étude de la mythologie grecque qui déjà me fascinait. Sans conscience que le pays où l'on avait imaginé toutes ces belles histoires existait réellement, je pressentais que ma destinée allait se poser quelque part par là, entre mer et montagne, sur des sentiers millénaires où tant d'âmes avaient éprouvé tant d'émotions. Plus tard j'appris que la mythologie bretonne et ses Mystères d'Avalon cousinaient avec les Mystères d'Eleusis ; que les Celtes étaient issus de peuples indo-européens comme les Grecs. L'illustre Breton René de Chateaubriand engageait en mille huit cent vingt-six les philhellènes de tous bords à sauver la Grèce insurgée : « Missolonghi, presque sans fortifications, repoussant les barbares entrés deux fois jusque dans ses murs », écrivait-il dans sa « Note sur la Grèce ». Peuples de marins, peuples persécutés, peuples d'aventuriers, peuples de résistants, peuples indépendants : voici toute l'histoire des Grecs et des Bretons. Et voici aussi toute mon histoire. L'autre jour un ami Grec vivant en France me fit la remarque suivante : « Ta dualité bretonne-grecque est très intéressante sur un plan sociologique. Elle est unique. Je ne l'ai rencontrée chez personne d'autre jusqu'à présent. » Il a raison. S'il y a des Bretons vivant en Grèce ou des Grecs vivant en Bretagne, ma particularité est celle-ci : les deux cultures m'imprègnent jusqu'en mon tréfonds ; elles se mêlent l'une à l'autre en permanence comme deux amants s'étreignant sans répit, voulant se fondre l'un dans l'autre et ne former qu'un seul corps. La Bretagne de mes souvenirs n'existe plus. Mais a-t-elle jamais existé ? N'était-ce pas simplement ce cliché instantané, éphémère, étoile filante dans le ciel de mes chimères ? La Grèce des années soixante-dix de l'après-dictature, de l'avant-marché commun a disparu. A présent que la société de consommation a tout ravagé et tente d'engloutir le reste d'humanité qui permet encore au citoyen hellène de tendre la main à son prochain, je me sens perdue, déboussolée. Je ne sais plus à quel monde j'appartiens. Peut-être d'ailleurs ne l'ai-je jamais su. Peut-être que ce monde est seulement le mien, mon jardin secret peuplé de petits êtres coiffés d'émotions, vêtus de sentiments, ramandant avec amour des filets de soie au milieu d'un immense champ de rêves. Peut-être...
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